Le Monde des Possibles
Le Monde des Possibles (ASBL) est une association interculturelle dédiée à l’accueil et l’émancipation des personnes d’origine étrangère. Le Monde des Possibles est pluraliste, laïque, féministe, antiraciste et anticolonialiste. Il s’attaque aux multiples difficultés et défis spécifiques auxquels sont confrontées les personnes migrantes.
Depuis sa création en 2001, l’association s’engage dans la défense des droits fondamentaux : l’accès à la santé, à un logement décent, à un titre de séjour durable, à un emploi de qualité. Son offre de services va de l’insertion socioprofessionnelle à l’éducation permanente en passant par l’économie sociale et solidaire. Très concrètement, cours de français langue étrangère, formation à la citoyenneté, soutien juridique, informatique de base ou service d’interprétariat en milieu social répondent aux besoins des participant·e·s dans les différentes étapes de leur inclusion à Liège.
Le Fonds Truffaut-Delbrouck concentre son action sur la pauvreté infantile dans les écoles que fréquentent les enfants précarisés. Nous sommes convaincus que l’éducation est un élément clé dans ce qui est parfois appelé la transmission intergénérationnelle de la pauvreté, mais nous ne fonctionnons pas en vase clos. Comme nous, d’autres acteurs du secteur public ou associatif agissent pour renforcer l’émancipation individuelle et sociale.
Pouvoir échapper à la pauvreté, s’extraire de la précarité, cela fait partie des droits fondamentaux de tous les citoyens, sans distinction d’origine ou de nationalité. Tous les enfants doivent pouvoir s’épanouir dans un monde qui ouvre des possibles. C’est pourquoi le Fonds Truffaut-Delbrouck s’est entretenu avec Monsieur Didier Van der Meeren, directeur, et Madame Siham Assri, chargée de projets.
Monsieur Van der Meeren, l’approche du Monde des Possibles se veut globale, et l’accueil inconditionnel. Que faut-il entendre par là ?
Pour ce qui est de l’accueil inconditionnel, c’est simple. Migrants reconnus comme réfugiés, en demande de statut ou sans papiers, tous sont les bienvenus. En tant qu’association, nous ne sommes pas liés par les priorités gouvernementales ou les conditions qui limitent, par exemple, l’accès à certaines formations d’insertion socioprofessionnelle. Pour autant que les arrivants soient prêts à s’ouvrir à nos valeurs – notre démarche est laïque, féministe, antiraciste – nous nous réjouissons de construire avec eux un nouvel avenir.
Nous considérons que l’accompagnement doit être évolutif et multifacettes. Prenons des exemples concrets, un migrant gazaouite, une famille ukrainienne, une jeune femme soudanaise : toutes ces personnes vont avoir des besoins particuliers, mais aussi être confrontées à des défis communs. Il va falloir prendre ses marques à Liège, trouver un logement, une école pour les enfants, s’occuper de sa santé, régler des problèmes juridiques et administratifs…
Pour nous aussi, il faut faire tout à la fois : offrir des cours de français langue étrangère adaptés, un accompagnement psycho-social ou juridique individualisé, des formations pour favoriser l’insertion. Certains des écueils vont s’estomper et au fur et à mesure des rencontres, un nouveau tissu social se crée, les nouveaux Liégeois·e·s se fondent dans la population, trouvent un emploi, apportent à notre société leurs compétences et l’enrichissent de leurs cultures.
Tout est donc dans tout, en quelque sorte. Pourtant, vos services sont structurés en différents agréments. Pourquoi ?
Cette structuration nous permet de nous inscrire dans des dispositifs soutenus par le Service Public de Wallonie. La qualité de nos services est ainsi mise en avant et l’agrément ouvre la porte à certains financements.
Nous sommes reconnus comme Centre d’Insertion Socioprofessionnelle et comme Initiative Locale d’Intégration. Nous bénéficions aussi d’une reconnaissance dans le cadre de l’Économie Sociale et Solidaire, de l’Éducation Permanente et de Digistart.
Au Monde des Possibles, ces agréments sont complémentaires pour répondre aux différents besoins des participant·e·s dans les différentes étapes de leur inclusion à Liège. Pour trouver un logement, il faut pouvoir s’exprimer en français, il faut connaître ses droits, il est utile de pouvoir se servir d’un ordinateur : ces trois compétences relèvent d’agréments différents, qui couvrent nos cours de français langue étrangère, nos modules de formation à l’intégration citoyenne ou encore nos actions pour réduire la fracture numérique.
La boîte à outils administrative semble en effet assez abstraite, alors que les réalités sont très tangibles. L’accès à un emploi décent en est une autre que le Monde des Possibles prend à bras le corps. Comment ?
Notre Centre d’Insertion Professionnelle propose des formations dans différents secteurs, notamment en milieu hospitalier. Nous sommes soutenus par des partenaires qui sont prêts à s’ouvrir à des profils particuliers. Nos stagiaires peuvent développer des compétences recherchées sur le marché du travail tout en bénéficiant d’un encadrement individualisé, en entreprise également.
Grâce aux employeurs qui nous font confiance, nous pouvons atteindre un taux de mise à l’emploi de 57 %, ce qui est plus qu’honorable pour les personnes dites « éloignées de l’emploi » que vise l’insertion socioprofessionnelle.
Notre engagement dans l’Économie Sociale et Solidaire porte aussi ses fruits, puisqu’il soutient le développement de projets entrepreneuriaux des personnes d’origine étrangère. Nous pouvons citer Atemos, devenu une asbl qui rassemble des personnes précarisées, migrantes, exclues du marché du travail « classique » mais désireuses de s’autonomiser en valorisant leurs savoir-faire en couture, cuisine, etc. Nous aurons peut-être l’occasion d’aborder plus loin un autre exemple de cet engagement : Univerbal, notre service d’interprétation en milieu social.
Certainement. Le Monde des Possibles peut donc prétendre à des subventions pour certaines de ses activités, celles qui sont couvertes par ces agréments. Ce cadre est-il toujours suffisamment souple ?
Non, mais nous développons d’autres projets, plus ponctuels, plus précaires, grâce au soutien de la Loterie Nationale, de la Fondation Roi Baudouin, d’organisations ou de réseaux européens, ou via des collaborations avec des acteurs institutionnels ou privés.
C’est indispensable, parce que les pouvoirs publics peinent à honorer certains besoins spécifiques. Pensons par exemple aux soins de santé : nous recevons de plus en plus de demandes qui relèvent de la santé mentale, on peut vraiment parler d’une énorme croissance ces dernières années. Les canaux classiques ne sont pas toujours adaptés à un public maîtrisant parfois insuffisamment le français et dont le cadre socio-culturel peut être fort éloigné du nôtre. Il faut donc générer l’innovation sociale, pour développer des prototypes de solutions, ici dans le domaine de la médiation culturelle et linguistique.
Par ailleurs, ensemble nous sommes plus forts pour tenter d’infléchir certaines politiques. Les opérateurs qui œuvrent à une société plus inclusive ont besoin du soutien des entreprises sensibles à cette problématique, qui à leur tour peuvent trouver un intérêt à s’unir à nous, comme nous l’avons déjà souligné. Pour améliorer la condition des enfants des migrants, la collaboration avec l’école est fondamentale aussi, et pourtant, du point de vue institutionnel, ce volet n’est pas souvent pris en compte.
Parlons-en. Madame Assri, vous êtes en charge de certains projets en milieu scolaire. Pouvez-vous nous donner des exemples ?
Tout d’abord, je dirais que le commun dénominateur, ce sont les objectifs : favoriser l’inclusion, promouvoir le respect des droits fondamentaux. Les enfants de migrants ne sont pas tout à fait logés à la même enseigne que les autres, on n’imagine souvent pas qu’ils ne jouissent pas de la même liberté d’expression, du droit à la vie privée si on leur interdit, par exemple, de parler leur langue d’origine dans la cour de récréation. La communication entre l’école et les parents n’est pas toujours aisée non plus, et ce n’est pas forcément une question de langue.
Au travers de formations à destination des parents et des professionnels, ou d’ateliers parents-enfants, d’animations dans les écoles, les bibliothèques, les écoles de devoirs, nous abordons des sujets comme le droit de décider des règles, la place de la langue maternelle (des parents), les stratégies de communication.
Sur la base de ces expériences, nous avons élaboré avec les participants et les partenaires des outils pédagogiques plurilingues et des fiches pédagogiques. Dans le cadre du projet Schoolas’TIC, des écoles fondamentales liégeoises, des parents et des enfants d’origine étrangère ont créé un outil pédagogique plurilingue permettant aux enfants de 3 à 11 ans de découvrir huit langues (anglais, espagnol, italien, arabe, turc, swahili, lingala et vietnamien) à travers des contes, comptines et berceuses.
En valorisant le multilinguisme et la diversité culturelle, nous favorisons l’inclusion scolaire des enfants issus de milieux précaires, et la mise en place d’une démarche coéducative à l’école est bénéfique pour tous.
La langue joue un rôle important dans les difficultés de communication à l’école mais vous relevez aussi des obstacles culturels qui mettent face à face les parents d’origine étrangère et l’équipe éducative.
Oui, la langue, c’est parfois l’arbre qui cache la forêt. Nous travaillons le triangle parents-école-enfants, dans une approche interculturelle, coéducative et multilingue, qui vise à comprendre et à reconnaître l’autre. Ce dialogue interculturel amène notamment à reconnaître les parents pour ce qu’ils apportent et ce qu’ils deviennent. Les parents apprennent le français, les enfants apprennent la langue d’origine. Le regard des professionnels de l’éducation qui s’impliquent dans le processus change également : là où on se focalise souvent sur les manques – la barrière linguistique, la mauvaise compréhension des informations, les absences aux réunions de parents – on s’oriente dorénavant vers la recherche de solutions.
Avec l’école communale Vieille-Montagne, que les membres et sympathisants du Fonds Truffaut-Delbrouck connaissent bien, nous avons mené le projet Écol’age. L’équipe éducative avait du mal à faire le lien avec les parents d’origine étrangère, pas vraiment convaincus par la pédagogie Freinet… Aux yeux des instituteurs, les parents semblaient désintéressés. Pour les parents, leurs enfants jouaient à l’école, alors qu’ils auraient dû apprendre.
Nous avons organisé des rencontres, avec le secours de nos interprètes quand nécessaire et développé un guide en arabe, russe et anglais sur la pédagogie Freinet. Tous ensemble, nous avons aussi créé un jeu sur le thème d’une journée à l’école, que les parents peuvent utiliser dans la communication avec leur enfant, l’un dans sa langue, l’autre en français. Le rôle des parents dans la scolarité de leurs enfants est ainsi valorisé. Nous sommes très heureux d’avoir eu un retour positif, puisque récemment, la direction de l’école Vieille-Montagne nous a sollicités pour une nouvelle collaboration.
La dynamique de collaboration avec les parents, les enfants et des institutions, scolaires ou non, se poursuit d’ailleurs à travers d’autres projets que nous portons, comme AMANA, soutenu par la Fondation Roi Baudouin, ou ABRID, soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles.
Revenons-en au multilinguisme. Le Monde des Possibles célèbre justement les dix ans du projet Univerbal, votre service d’interprétation en milieu social. C’est une belle illustration d’un parcours d’intégration réussi, non ?
Absolument, et nous en sommes très fiers. Le projet Univerbal rassemble des personnes migrantes avec de solides compétences en français, en plus d’une autre langue (maternelle). Elles soutiennent l’inclusion d’autres personnes migrantes dont les compétences en français ne suffisent pas à faire valoir leurs droits. Il faut tout d’abord pouvoir recevoir des informations dans une langue connue et s’exprimer dans une langue maîtrisée.

En fait, le service Univerbal s’appuie sur la formation du même nom. Depuis ses débuts, il y a plus de vingt ans, le Monde des Possibles reçoit des demandes d’accompagnement linguistique. Des partenaires ou des associations de Liège et des environs qui travaillent en première ligne avec des personnes migrantes nous sollicitent pour des besoins relativement urgents, un entretien individuel avec l’assistante sociale, un suivi administratif, une inscription dans une école, une réunion de parents… Ces coups de main un peu improvisés ont finalement débouché sur une formation professionnelle des modules sur les techniques d’interprétation, l’éthique professionnelle et les terminologies spécifiques à chaque secteur. Actuellement, nos interprètes interviennent aussi lors d’audiences judiciaires ou de consultations médicales.
Depuis 2019, nous travaillons aussi en partenariat avec l’Université de Mons. L’aspect non négligeable d’une attestation de réussite validée par l’UMONS en fin de formation représente un atout pour la trajectoire et l’insertion professionnelle de nos interprètes, qui n’ont parfois aucune attestation officielle de formation émanant du pays d’accueil.
Univerbal innove aussi par son modèle de gestion, qui s’appuie sur les principes de l’économie sociale et solidaire. Pouvez-vous nous expliquer ce mode de fonctionnement ?
Le service Univerbal répond à un réel besoin, les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2024, ce sont 53 interprètes qui ont couvert 23 langues et assuré 6051 heures d’interprétation, réparties entre le médical (34%), le psychologique (34%) et le social (32%).
La structuration en projet d’économie sociale s’est organisée à partir de 2017. Nous avions alors déjà un groupe d’interprètes partageant des valeurs communes, et notre service d’interprétation a cela de particulier qu’il se base sur une organisation collective. Ce sont les personnes concernées et impliquées dans le projet et dans ses activités qui prennent part aux décisions et grandes orientations du service.
Au départ, nous pensions aussi organiser et répartir la charge administrative par l’autogestion. Mais nous nous avons vite compris que pour offrir un vrai service de qualité, la gestion logistique et la gestion comptable devaient être assumées par du personnel spécifique.
Il faut noter que notre modèle de fonctionnement évolue encore. Le projet sous sa forme actuelle a des points forts indéniables : la diversité des langues, la flexibilité des horaires de prestations, la réactivité du service en cas d’urgence, la simplicité des procédures. Il reste néanmoins des défis à relever, principalement pour ce qui est du statut bénévole de nos interprètes, à qui nous ne pouvons pas offrir de perspective à long terme. Nous voulons penser un dispositif pérenne afin d’autonomiser le service d’interprétation Univerbal.
Le Monde des Possibles est né en 2001 comme un collectif qui refuse la répression qui frappe les personnes sans-papiers. Son champ d’action s’est entretemps élargi et diversifié, mais la dimension politique reste bien présente.
Bien sûr. L’accueil inconditionnel que nous avons pointé en début d’entretien a toujours été dans notre ADN. Actuellement encore, notre formation Dazibao est conçue pour accompagner les personnes exilées en demande de séjour en Belgique. Il veut renforcer leurs compétences, mais aussi favoriser une approche critique des politiques d’accueil et des dispositifs sociojuridiques liés aux migrations. Ainsi, Dazibao offre un espace d’expression et ouvre la voie à un plaidoyer collectif.
Plus généralement, les personnes qui fréquentent le Monde des Possibles identifient des besoins sur lesquels nous tentons d’agir : asile, documents administratifs, logement, emploi, inclusion sociale… Convaincus que la mobilité a toujours existé, nous défendons une politique migratoire qui accueille les migrants à la hauteur des principes démocratiques.
La compréhension interculturelle et la solidarité émergent à travers les actions collectives, les échanges de savoirs, l’analyse critique ainsi qu’une conscientisation sur les réalités vécues. C’est ainsi qu’en ces temps où les droits reculent, où la précarité s’aggrave, où l’exclusion devient programme politique, le Monde des Possibles réaffirme son engagement indéfectible pour les droits fondamentaux.
Au Fonds Truffaut-Delbrouck, nous associons souvent précarité et pauvreté. Si j’ai bien compris, pour le Monde des Possibles, la précarité prend des accents un peu différents, qui amplifient encore le problème.
Peut-être, oui, mais ce ne sont que des accents, c’est pourquoi nous insistons tant sur les droits fondamentaux. Une société inclusive permet à chacun·e d’exercer tous ses droits.
Le Monde des Possibles mobilise les personnes d’origine étrangère, avec comme objectif de lutter contre l’exclusion et soutenir une participation interculturelle dans la vie sociale, culturelle, politique et professionnelle. Les enfants en situation de pauvreté et leur familles, que soutient le Fonds Truffaut-Delbrouck, souffrent aussi d’exclusion.
Jetez un coup d’œil au Guide pratique que nous avons édité en 2024 avec le soutien du Centre d’Action Laïque, et qui regroupe des adresses utiles pour les personnes réfugiées, sans-papiers et précarisées à Liège. Certaines catégories concernent plus spécifiquement les personnes migrantes. D’autres thématiques sont aussi prioritaires dans la lutte contre la précarité en général : l’aide juridique et sociale, alimentaire et matérielle, l’accès au soins, le logement, la formation et l’emploi, tout ce qui touche à l’enfance, la jeunesse et la famille…
Toutes les violences et les discriminations sont à combattre, qu’elles soient liées aux origines, au genre ou au statut socio-économique, et nous devons faire en sorte que faire valoir ses droits soit une évidence pour tout qui vit à Liège.
Madame Assri, Monsieur Van der Meeren, merci d’avoir pris le temps de nous présenter le Monde des Possibles. Un mot qui revient souvent dans tout ce qui s’est dit ici, c’est co-construire. L’intégration, ce n’est pas un groupe qui absorbe l’autre, c’est faire ensemble. Les nouveaux arrivants nous enrichissent de leurs compétences et de leurs talents.
Pour conclure, nous rappellerons que les personnes migrantes qui s’adressent au Monde des Possibles font d’emblée un choix d’intégration sans tabou : ils s’ouvrent aux valeurs de notre société, dans un environnement laïque qui n’esquive pas des questions éthiques comme l’IVG, la fin de vie ou la diversité des orientations sexuelles et identités de genre.
Didier VAN DER MEEREN, Siham ASSRI
Propos recueillis par Carola Henn
En savoir plus
Site Web de l’ASBL Le Monde des Possibles :
https://www.possibles.org/
Le Monde des Possibles sur Facebook :
https://www.facebook.com/LeMondeDesPossibles/
